La face B

Le hasard fait-il bien les choses?

Arrêt sur image

Dimanche 28 octobre 2018, l’émission « capital » diffusée sur M6 et intitulée “Sur place ou à emporter: Enquête sur les nouveaux rois de la restauration” a permis au grand public de découvrir un tout nouveau service destiné aux professionnels de la restauration et qui s’intitule: QEAT (Qui Est A Table)
Alors oui, vous me direz mais qui regarde encore la télé en 2018? Clairement pas les millennials dont la monolithique boite noire du salon a été remplacée par le black mirror portatif du smartphone ou de la tablette.
Reste donc les autres, qui biberonnés à l’écran cathodique avant que celui-ci ne devienne un LCD 4k Ultra HD, ont encore le mauvais réflexe d’aller voir si le petit écran a encore quelque chose à dire.
Et ce soir-là, nous décidons de réallumer la TV plutôt que de lancer Netflix.
Armés de notre sachet de pop-corn et de nos lunettes 3D, nous attendions de voir une énième itération sur le développement du mal absolu qui ronge la restauration de nos jours, plus que les conditions de travail précaires des stagiaires dans les restaurants 3 étoiles, ou le turn over invraisemblable du personnel de salle qui se tue à la tâche pour des salaires modiques, j’ai bien sûr nommé: Trip Advisor et ses fameuses critiques négatives. La cible est clairement identifiée, on connait déjà la fin du film avant qu’il ne commence comme un bon vieux Rambo. Ce sera donc Trip Advisor 4: le retour des critiques maudites. Mais il se trouve qu’un nouveau protagoniste avait décidé de faire son apparition ce soir-là nous offrant un twist des plus rocambolesques.
Le reportage fait découvrir aux spectateurs le service en ligne QEAT, un service payant qui permet aux restaurateurs via une database privée d’identifier et de classer les clients adeptes des grandes tables qui réservent dans leurs établissements via leur numéro de téléphone portable. Ces clients sont rangés dans différentes catégories: excellence, épicurien mais celle qui retient toute l’attention du reportage et à priori aussi celle des restaurateurs est bien la catégorie “Eat Alert” comprenez : journalistes, critiques gastronomiques, bloggeurs, influenceurs etc etc
Le but est donc simple et clair: identifier les personnes “importantes” en amont de leur arrivée dans le restaurant pour les traiter avec plus de soin que le client lambda ( qui a dit traitement de faveur?) pour éviter toute mauvaise retombée médiatique sur le restaurant.
Qeat n’a pas manqué de diviser la sphère gastronomique lors de sa sortie et l’idée n’est pas ici de refaire le match sur l’utilité d’un tel service.
Une fois la personne identifiée par le service, un mail d’alerte est envoyé au restaurateur qui l’invite à prendre contact avec le créateur du service, Mr Stephane Riss, pour que ce dernier délivre les informations sensibles qu’il possède sur le client. Ainsi, le restaurateur peut ajuster ses préparatifs avant sa venue. Et en gros, c’est à peu près tout.
Le reportage montre et explique tout cela de façon claire et pédagogique (comprenez avec des jolies petites illustrations) et si nous en étions restés là alors il ne resterait plus qu’à choisir son camp pour ou contre un tel service de flicage de plus. Et tout aurait été bien dans le meilleur des mondes…. de Big Brother.
Mais montrer c’est bien, démontrer c’est mieux !

QEAT acte 1 scène 2

Oui ! mais voilà, pour pouvoir démontrer l’utilité, la légitimité du système aux yeux du grand public, il faut pouvoir le mettre en pratique face à un “adversaire” autrement dit une personne de la catégorie “Eat alert”. Or, si vous pensez qu’à chaque service de restaurant se cachent, tapis dans les clients, d’authentiques critiques et autres journalistes cachés, vous êtes à l’extrême opposé de la réalité. Les critiques et autres journalistes gastronomiques sont rares, leur passage est l’exception plutôt que la règle. Ils ne se trouvent pas à chaque coin de rue, et ces derniers critiquent rarement sur commande pour des questions de déontologie et d’anonymat. Il ne reste plus à l’équipe de tournage qu’à attendre patiemment, des jours, des semaines, des mois qu’une telle personne vienne dans ce restaurant “protégé” par le sytème QEAT et bien évidemment qu’elle fasse partie de la database (qui reste à tous égards forcément non-exhaustive) pour être enfin démasquée. Il va falloir s’armer d’énormément de patience et de chance donc…. ou pas! car le système QEAT possède un joker de taille qu’il va pouvoir abattre.
Une « eat alert » va justement retentir sur l’ordinateur du restaurant dans lequel l’équipe de tournage est présente pour prévenir d’un passage au service du soir. Renseignements pris, il s’agit d’un journaliste gastronomique apparement en train de réaliser un dossier sur Bordeaux (Le restaurant où prend place le reportage étant Le Prince Noir à Lormont dans les environs de Bordeaux) incroyable hasard, non?
Le soir arrive et à la porte du restaurant, un pokémon sauvage de type journaliste gastronomique apparait. Ce dernier dont le visage flouté ( on va y revenir) va passer du rôle de “bourreau”, comprenez celui qui peu infliger la sentence sur un restaurant à travers ces écrits, à celui de “victime”.
Ce dernier étant tombé dans le piège QEAT qui voit le pouvoir retourné dans les mains du chef grâce à ces précieuses infos qui lui permettent de changer les règles du jeu en s’octroyant un coup d’avance sur le journaliste (identité démasquée, manies connues, habitudes alimentaires déchiffrées…)
A la fin, le journaliste est ravi, le chef aussi. La possible mauvaise critique est évitée, le système fonctionne, CQFD, une happy end digne du cinéma débute; et effectivement si tout ceci n’était que du cinéma? Moteur, Action.

Flouté ce visage que je ne saurais voir

Le reportage filme le journaliste attablé en caméra discrète, son visage est flouté.
Les artifices mis en place nous vendent l’histoire d’une personne filmée à l’insu de son plein gré, ne sachant pas ce qui se déroule en coulisse. Nous pensons que rien n’est moins vrai.
Dans le rôle du journaliste flouté: Mr Franck Pinay-Rabaroust, fondateur du média Atabula. Et ce nom, qui est peut-être inconnu pour vous, l’est beaucoup moins dans le petit monde de la gastronomie et encore moins dans l’étroit cercle de la haute gastronomie. Et voir Mr Rabaroust pousser la porte du restaurant dans lequel justement on illustre l’utilisation du système QEAT soulève un certain nombre de questions. Explications.
Pour que vous puissiez mieux comprendre de quoi il en retourne, il faudrait déjà que vous ayez toutes les informations nécessaires.
Au premier rang desquelles le fait que le créateur de QEAT Stéphane Riss et le fondateur du site Atabula ainsi que le journaliste Mr Franck Pinay-Rabaroust sont des collègues de travail. En effet, le Site Atabula et la société Affectio dont Mr Stéphane Riss est à la tête évoluent depuis 2017 main dans la main dans une joint venture qui voit l’un publier le travail de l’autre

Baromètre Affectio Atabula chefs et digital – Septembre 2017


Les deux hommes sont donc tout sauf des inconnus l’un pour l’autre, plus marquant encore car en plein dans notre sujet le système QEAT a déjà eu droit à un éclairage sur le site Atabula en le mettant en avant via une interview de son créateur Stéphane Riss pour son lancement. L’interview reste effectivement neutre dans son ton et jusqu’ici rien d’incroyable mais nous tentons juste ici de mettre en évidence les liens connexes qui existent entre les différents acteurs de notre histoire du soir.

Stéphane Riss (QEAT) : « QEAT va permettre aux restaurateurs de savoir qui sont les clients qui s’attablent chez eux »


Maintenant que les liens unissant ces deux personnages sont un peu plus mis en lumière, vous commencez peut-être à voir se dessiner une image différente, plus sujette à controverse que celle que laissait à voir le reportage. De la multitude de personnes pouvant incarner la figure du journaliste culinaire, il aura fallu que ce soit justement Mr Rabaroust qui passe la porte du restaurant ou justement un sujet sur QEAT est en train d’être tourné. Pas Francois-Regis Gaudry, ni Francois Simon encore moins Thibaut Danancher ni même Sebastien Demorand non c’est bel et bien le Fondateur d’Atabula qui arrive là, comme par miracle.
Mais pourquoi diable lors de ce reportage Mr Rabaroust est-il donc flouté?
Bonne question qui mérite, pour tenter d’y répondre, de s’appuyer sur les faits que l’on connait.
Mr Rabaroust est-il du genre à fuire la lumière médiatique pour préserver son anonymat? Non, C’est plutôt l’inverse en fait.
Toujours partant pour battre le pavé sur les plateaux de télévision quand on l’invite pour des émissions sur la gastronomie,Mr Rabaroust n’a jamais fui la lumière.

Personnage public connu comme le loup blanc dans ce petit monde, flouté son visage pour ne pas être reconnu des professionnels de la restauration regardant cette émission reviendrait à flouter le visage de Griezmann lors d’un téléFoot. Inutile.
Flouter son visage pour que le grand public ne le reconnaisse pas alors me direz-vous? Rassurez-vous le grand public qui fait ses courses à Leclerc ou Auchan en dehors de la ceinture parisienne ne le reconnaitrait de toute façon pas même sans floutage. Inutile.
Pour qui et pourquoi alors flouter ce visage? Nous proposons deux voies de réflexion sur le sujet.

  • Pour donner l’illusion que tout ceci est totalement fortuit et que ce journaliste arrivé ce soir-là au mauvais endroit, au mauvais moment mérite au moins qu’on lui conserve sa dignité, on floute donc son visage comme on floute le visage des victimes dans les reportages. Victime ici du renversement des pouvoirs que promet le système QEAT. Mr Rabaroust serait donc ici filmé à l’insu de son plein gré rejoignant les grands personnages affligés du syndrome de “l’insu de son plein gré”
  • Autre possibilité. Comme vous l’avez vu, le créateur du système QEAT et Franck Pinay-Rabaroust se connaissent très bien, vous comprenez que l’incroyable coïncidence que la Eat Alert de ce soir-là concerne en fait ce dernier ne trompe donc désormais plus grand monde mais malgré tout pour éviter que des passerelles trop évidentes se créent trop simplement peut-être que flouter le visage permettrait à celui qui n’est pas attentif de ne pas reconnaitre la silhouette de Mr Pinay-Rabaroust, plus c’est gros mieux ça passe, ne dit-on pas?
  • La seule certitude est que dans cette mise en scène déjà douteuse le floutage du personnage le plus connu relève donc de l’escroquerie manifeste.

    Bon flic, mauvais flic

    Faire du faux semblant à la télévision n’est déjà en soi pas très glorifiant, mais le fond du problème est lui bien plus inquiétant.
    En effet, qu’Atabula décide de faire un article au moment de la sortie du QEAT , cela relève de leur choix éditorial et quelque part cela ne regarde qu’eux, que l’on soit d’accord ou pas sur l’importance à donner au système QEAT. Mais venir jouer le SAV d’un système sur lequel on a déjà donné un éclairage médiatique, cela est bien plus problématique.
    On a vu que les liens unissant Stéphane Riss et Atabula donc Franck Pinay-Rabaroust existent bel et bien c’est un fait.
    Ou comment le critique gastronomique et son associé vendant des solutions permettant de se prémunir contre la critique gastronomique se retrouvent à jouer dans la même pièce de théatre au Prince Noir à Bordeaux. Le fondateur d’Atabula venant jouer son propre rôle devant les caméras pour démontrer la légitimité , l’utilité du service pour les futurs acquéreurs qui regarderaient ce reportage et rassurant de fait le client qui ont déjà passé le pas sur la judiciosité de leur abonnement annuel à 900€.
    Il demeure qu’il est certainement plus facile de vendre le système de solution QEAT visant à minimiser les mauvaises retombées médiatiques de journalistes/crtiques quand on a dans sa manche le fondateur d’Atabula à qui l’on peut demander de venir incarner le temps d’un reportage « la menace » contre laquelle le système est censé lutter. Car c’est bien ça que l’on nous a donné à voir ce soir-là, ni plus ni moins.
    Petit instant pub
    -“Vous voyez,vous auriez eu QEAT et bien cette mauvaise critique ne serait peut-être pas arrivée ”
    -“Vous voyez,grâce à QEAT,vous avez bien anticipé les attentes de ce journaliste que je ne connais pas et avec lequel je n’ai d’ailleurs aucun lien, bravo ce sera certainement une bonne critique pour vous”

    La cerise sur la critique

    Si vous doutiez de la véracité de ces écrits et du fait que cette personne à priori non reconnaissable ne soit pas le fondateur d’Atabula, voici donc la preuve irréfutable à savoir la fameuse critique du restaurant le Prince Noir sortie le jour même de la diffusion du reportage, coincidence oblige.

    Coup de coeur – Le Prince Noir (Lormont) : cuisine hautement humaniste


    Nous terminerons donc sur une interrogation déontologique.
    Quid de la pertinence de cette critique? Quelle valeur peut avoir un tel écrit quand on sait que la cuisine que l’on va mettre au banc d’essai ce soir-là est servie dans des conditions tronquée à savoir je sais que tu sais que je viens faire une critique du restaurant mais j’y vais quand même.
    Quelle légitimité accorder à une critique réalisée dans de telles conditions où Mr Pinay-Rabaroust est à la fois sujet ( il réalise sa critique gastronomique) et objet ( jouant le rôle du critique désavoué mais feignant de l’ignorer) de cette pièce de boulevard?
    En coulisse, le chef Viven Durand se rassure in fine que tout ce soit bien passé. Mais n’était-ce pas ce qu’il y avait de marquer sur le script en dernière page? le critique ressort content et le chef aussi. Happy End.
    Difficile de donner du crédit à cette critique quand les deux adversaires jouent sous l’oeil de la caméra un jeu de poker menteur avec les cartes face visibles.
    On dit qu’une coincidence n’est qu’une explication qui attend son heure, nous espérons qu’elle vient d’arriver.

    Le reportage est disponible en replay ici

    La face B

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